La bataille de Kyoto aura-t-elle lieu ?
Troisième jour de la Conférence des parties de la Convention cadre des NU sur le changement climatique.
L'intensité dramatique s'accroît doucement mais surement.
Hier le Guardian a divulgué le texte proposé par le Danemark, en qualité d'hôte de la Conférence, comme base de négociations entre les parties. Ce texte serait le produit de tractations "secrètes" entre le Danemark et les pays riches ; les petits pays auraient été exclus des discussions et auraient eu connaissance du document par voie de presse comme le reste des observateurs.
En réalité le secret était largement éventé et le texte circulait largement dans les milieux avertis depuis plusieurs semaines. Les pays en développement en avaient eu connaissance même si leurs préoccupations n'y sont pas reflétées.
On ne peut se féliciter de l'évolution des négociations climatiques vers le modèle OMC (règle du secret et des ententes informelles, poids surdimensionné des pays riches dans le processus de décision) ; jusqu'à présent les Nations unies ont toujours garanti des conditions relativement égales d'accès à l'expression de tous les Etats, même les plus petits ou les plus pauvres et la Convention cadre reste de loin l'arène la plus ouverte et la plus démocratique pour organiser les négociations multilatérales sur la lutte contre le changement climatique. Les plénières de la COP en témoignent : même temps de parole à tous les pays, depuis Tuvalu jusqu'aux USA. Mais à quoi bon si les décisions se prennent ailleurs ?
L'affaire agite donc le microcosme climatique, en particulier les mouvements sociaux et les plus petits Etats, qui craignent le bouclage d'un accord tacite avant d'avoir eu la chance de participer aux négociations.
Sans compter que le point problématique réside au moins autant dans le contenu de ce texte proposé par le Danemark que dans son origine ; il confirme en effet les craintes formulées depuis des mois par les mouvements citoyens luttant pour la justice climatique. Les pays riches n'offrent rien d'autre que des engagements dérisoires et du capitalisme vert en réponse à la crise climatique.
Un axe fort de leur stratégie, autour de laquelle USA et Union européenne se retrouvent très bien, consiste à créditer l'idée de l'expiration du Kyoto en 2012 ; l'absence d'engagements contraignants de la part des pays riches pour une seconde période ne serait plus vécue comme un recul politique majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique si tout le monde croît que Kyoto s'est naturellement éteint, arrivé au terme d'une vie de toute façon fort cahotique.
Or le protocole de Kyoto est un traité international, légalement contraignant et assorti de sanctions financières lourdes en cas de manquements des parties à leurs obligations. Il ne peut devenir caduc qu'à la faveur d'un accord large des pays signataires, soit du fait de changements politiques majeurs au plan international qui conduirait ses parties prenantes à un consensus sur sa suspension, soit du fait de la conclusion d'un meilleur traité international qui s'y substituerait.
Les USA n'entendent pas le ratifier pour l'instant mais les pays industrialisés qui l'ont fait, et qui pour la plupart n'ont pas tenu les objectifs de réduction voire l'inverse, pourraient ainsi échapper à de nouveaux engagements contraignants et encore plus ambitieux.
Concrètement, ce conflit politique se traduit dans les négociations par la volonté de ces pays de fusionner les deux "pistes" de négociation "Protocole de Kyoto" (dit KP) et Convention cadre (dit LCA, pour Long term Cooperative Action).
Le G77 résiste pour l'instant énergiquement et de façon très soudée. Il défend le principe de responsabilité différenciée, et refuse toute obligation contraignante au même titre que des pays qui portent l'origine historique de la crise climatique, même s'il accepte l'idée de mise en place des stratégies nationale d'atténuation des émissions, ainsi que de définir des stratégies de développement plus sobres en carbone. Les déclarations chinoise et brésilienne la semaine passée, qui concernaient l'intensité carbone de leur croissance, vont dans ce sens, mais ne doivent pas être confondues avec des engagements de réductions d'émissions en tant que tels.
Sur les autres sujets, le texte proposé par la présidence danoise reprend les propositions des pays industrialisés : entérinement de la séparation entre pays émergents et pays les moins développés, rôle majeur (et "win-win") de la finance carbone dans le financement de la lutte contre le changement climatique, renforcement des Mécanismes de développement propre de Kyoto, libéralisation du commerce des biens et services environnementaux et protection des droits de propriété intellectuelle, financements massifs de la recherche dans le secteur des technologies vertes...
La question est donc pour l'heure de savoir si l'unité du G77, qui inclut pays émergents et pays en développement, résistera à 10 jours de négociations dans le cadre desquelles les pressions et le "divide and rule" vont bon train.
Car le devenir de la Convention cadre dans son ensemble (quels engagements des pays riches qui ne sont pas dans l'annexe 1, quels financements, quelles stratégies nationales et quels instruments de suivi et de contrôle commun...) dépend largement d'un succès sur la piste "KP".
Photo : dugspr Flickr

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